Visiteurs programmés
Le guide fait visiter l’abbaye. Un jeune homme barbu et chevelu, style étudiant en histoire de l’art, pull jeté sur les épaules. Le groupe qui le suit est assez mince : une dizaine de personnes, des couples qui ne se connaissent pas et gardent entre eux une distance un peu gênée dans les moments où il faut faire cercle autour du causeur.
— Alors, voilà le prieuré. En haut, les appartement du père abbé. Vous allez peut-être penser qu’il ne s’embêtait pas. En fait, il s’ennuyait d’autant moins qu’il n’était presque jamais là…
La faconde du conférencier lui est sans doute naturelle. Mais elle semble d’autant mieux prendre son envol en s’appuyant sur un public engourdi, silencieux, confit dans l’apprêt des gabardines, des impers demi-saison, sanglé dans une résignation scolaire. Seule une dame corpulente a senti qu’il était temps de risquer une sortie. Depuis quelques minutes, on sentait qu’elle attendait une occasion. L’évocation de la tour austère lui offre une opportunité de première bouche :
— Et que sont devenues les cloches ?
Personne dans l’assistance ne croit une seconde à son intérêt pour la réponse. Elle a dit ça seulement pour rappeler à chacun qu’il n’était pas décent de s’abandonner servilement à une érudition outrancière. Tous les autres membres du groupe s’efforcent de ne pas la regarder, comme si la question était stupide, ou comme s’ils auraient pu la poser – au fond d’eux-mêmes, toutefois, quelques-uns savent qu’ils n’eussent jamais eu le courage de prendre la parole sans trembler.
La réaction du guide est équivoque. Il lui est difficile de ne pas saluer favorablement l’irruption d’une réaction vivante au milieu d’un aréopage certes mortifère, mais qu’il conduisait à sa guise. Sur la question des cloches, il reste assez circonspect, évoque plusieurs hypothèses. La dame hoche la tête, avec un acquiescement poli qui ne s’en laisse pas compter.
La petite troupe reprend sa marche vers les ruines de l’ancienne église. Le pire est à venir, le conférencier le sait bien. Plus redoutable que l’intervention claironnante sera celle d’un quinquagénaire en apparence très discret qui va profiter du bref déplacement pour solliciter un échange complice, sans que les autres entendent. L’équilibre du groupe s’en trouvera bouleversé jusqu’à la fin de la visite – les silencieux seront désormais des silencieux militants, qui auront choisi cette attitude par pudeur. Depuis longtemps, le guide s’y est résigné. Il faut toujours qu’il y ait la bonne élève un peu roublarde et le confident importun.